Les Quatrains Echiquéens de Jules Lazard

Les Quatrains Echiquéens sont un ensemble de quatrains ayant pour thème les échecs. Jules Lazard exprime dans chacun d'eux un aspect du jeu.

Les premiers quatrains décrivent le monde des échecs en tant que jeu.

L'optimiste

Il avance, il échange, il recule, il menace,
Il tombe dans un piège en s'écriant : " Vivat ! "
Il sent la galerie admirer son audace,
Prêt à crier victoire, il périt sous le mat.

Gouverner c'est prévoir

Sissa, quand ses pions, fous, cavaliers et reines
Luttent Blanc contre Noir,
Montre au roi qu'en l'État, dont il détient les rênes,
Gouverner, c'est prévoir.

Le blitz ou jeu éclair

Tic ! Voici le signal donné par la pendule.
Tac ! Et le balancier force à pousser du bois.
Tic ! Que la pièce adverse, à son tour déambule !
Tac ! Le jeu se poursuit de même chaque fois.

L'illusion

De ce nombre «grand V», la valeur qu'il se donne,
Soustrayons «petit v», ce qu'il vaut pour de bon.
Il en résultera, ce que l'algèbre ordonne:
«Grand V» moins «petit v» ----égale illusion.

Bienséance

Le règlement proscrit tout abus de paroles,
De rires, de tabac, de tous gestes frivoles,
Bâillement, toux, lecture ou bruit de pièce en main,
Ni surtout, gentleman ! la nargue dans le gain.

Commandement

Correctement, tu placeras,
Sans réfléchir trop longuement,
Jouant ce que tu toucheras,
Gagne ou perds ! Mais élégamment.

Avis

Conseilleur, mon ami, le règlement t'ordonne
D'éviter les propos où ton rôle est petit.
L'avis ne fait plaisir qu'à celui qui le donne;
Inutile au plus fort, le plus faible en pâtit.

Psychologie

Une occulte raison fait préférer la pièce
Dont un bon maniement augmente la valeur.
Celui qui les conduit toutes avec adresse
Saura, de tous ses plans, développer l'ampleur.

La catastrophe

Même au tournoi, telle méprise
Culbute un jeu de bon aloi.
Des coups justes, puis...la sottise
Qu'on voit trop tard avec effroi.

Les quatrains suivants expliquent que les échecs ne sont pas qu'un jeu, et qu'ils peuvent être considérés aussi bien comme une "symphonie" que comme une "science" ou un "art"...

Le jeu d'échecs est l'image de la guerre

Ici, deux peuples sont en guerre,
Viennent aux mains.
La case du mat est la terre
Qu'un souverain
Depuis longtemps, voudrait sans cesse
(Quatre mille ans)
Assujettir par son adresse
Sur noir ou blanc.

Le jeu d'échecs est une science

Enfin le Maître vient, doué de la science,
Conduisant au progrès tous ses contemporains;
Il ajoute, aux Traités, sa propre expérience
Transportant le combat sur de nouveaux terrains.

Le jeu d'échecs est un art

Modestie et sang-froid, mémoire, patience
Sont, de l'art des Échecs, suffisants attributs;
N'eût-on que, d'autre part, moyenne intelligence,
On vaincra le savant, fût-il de l'Institut.

Le jeu d'échecs est un sport

L'ancien aime ce jeu, l'empêchant de vieillir.
Pour ses nerfs affaiblis, c'est une gymnastique
Qui permet à ses sens, à son esprit, de fuir
La sénile ankylose où le «vouloir» abdique.

Le jeu d'échecs est une mécanique

«Regardez», nous dit-il, «le Maître qui médite
«Quand le choix du coup juste, en son cerveau, s'agite :
«La moindre variante est visible hors ses yeux.
«La marche a modifié la valeur des figures,
«Force et Position s'accroissant toutes deux.
«Le quatrième aspect, notre jeu le procure.»

Le jeu d'échecs est une symphonie

Pour Lui, le jeu d'Échecs est une symphonie :
Chaque coup que l'on joue en devient l'un des tons.
Sa science en conçoit l'ordre et la poésie,
Son art : un univers comme le vit Newton.

Le jeu d'échecs est un entraînement moral

Enseignant la Prudence, il calme l'agité
Qui s'oblige à jouer toute pièce qu'il touche;
Par circonspection, le péril évité,
Il apprend à prévoir la prochaine escarmouche.
Puis, la Persévérance, en bien des mauvais cas,
Aide à garder l'espoir du moment favorable
Où la Réflexion, nous tirant du faux pas,
Procure la victoire ou le «pat» honorable.

Le jeu d'échecs est un jeu de hasard

Que de coups «décisifs» sont dus au pur hasard !
Que de gains espérés s'en vont à l'adversaire !
Le Maître a dit : «Qu'il faut, pour être le veinard,
Des gaffes aux Échecs, faire l'avant-dernière.»

Remarquons, à propos du dernier quatrain, que Stefan Zweig soutenait la thèse inverse : pour lui, le jeu d'échecs est le seul jeu qui échappe à la « tyrannie du hasard »...