2) Et demain ?

Le match Spassky-Fischer fut représentatif de la Guerre Froide, confirmant une fois encore que les échecs sont un microcosme de la société à travers les âges.

Aujourd’hui, les joueurs d’échecs sont de plus en plus forts. Les théories, les ouvertures, les problèmes sont d’un jour à l’autre plus riches. Pourtant, l’homme a trouvé plus fort que soi : l’ordinateur. En 1997, Deep Blue, monstre binaire signé IBM, bat le maître incontestable Garry Kasparov. Les logiciels sont maintenant quasiment imbattables. L’homme vaincu par sa propre création… Voilà ce qu’est le monde de nos jours : l’homme a atteint les limites de ses capacités. L’ordinateur et le virtuel sont le quotidien de demain.

Kasparov contre Deep Blue en 1998

Kasparov contre Deep Blue en 1998

Cette lutte entre les ordinateurs et les humains est précisément le sujet de l’incipit de L’Ultime Secret, roman de Bernard Werber. Un champion d’échecs, Samuel Fincher (doit-on voir ici une déformation du patronyme de Bobby Fischer ?), affronte un logiciel, Deep Blue IV. Après une semaine de bataille intense sur soixante-quatre cases, Samuel Fincher s’écrie « échec et mat ». Il prononce alors face à son public un discours dans lequel il fait l’apologie des humains. L’homme a des sentiments, des émotions qui lui permettent de s'adapter à chaque situation. Le point fort de l’Homme est précisément sa détermination ; il désirera sans cesse se surpasser.

Voici un extrait du sermon du grand champion :

« Théoriquement, un ordinateur est toujours plus fort qu’un homme parce que l’ordinateur n’a pas d’état d’âme. Après un coup gagnant, l’ordinateur n’est ni joyeux ni fier. Après un coup raté, il n’est ni déprimé ni déçu. L’ordinateur ne possède pas d’ego. Il n’éprouve pas de rage de vaincre, il ne se remet pas en question, il n’en veut même pas personnellement à son adversaire. L’ordinateur est toujours concentré, il joue toujours au mieux de ses possibilités sans tenir compte des coups passés. »

Les ordinateurs sont donc privés de tout sentiment. Pas d’effet de surprise, pas de pitié pour l’adversaire, et guère plus d’envie de narguer l’autre. Tout est dans le calcul mathématique.

Aux débuts de l’ère des joueurs d’échecs binaires, l’un d’eux se comporta d’une étrange façon : il sacrifia une tour, sans aucune raison apparente, ce qui est inimaginable. Et quelques jours après on découvrit que ce sacrifice était le seul moyen d’éviter un mat, qui aurait eu lieu bien des coups après ! Pourtant, si l’ordinateur n’avait pas joué ce coup, l’humain n’aurait pas songé au mat, et aurait peut-être, en fin de compte, perdu la partie…

Mais au fond, pourquoi vouloir lutter contre l’ordinateur ? L’homme ne l’a pas créé pour faire la guerre. Il doit y avoir une complémentarité entre l’un et l’autre. C'est peut-être dans cette optique que beaucoup pratiquent ce jeu sur Internet. Et c'est ce qui explique la prolifération actuelle des joutes et des sites Internet. Nombre de sites très fréquentés rassemblent des centaines de joueurs de tous niveaux et de toutes nationalités.

De son côté, la théorie est chaque jour enrichie d’une « brique », et les joueurs professionnels apprennent désormais des livres entiers consacrés aux ouvertures (les premiers coups d’une partie). Il arrive ainsi que les deux adversaires jouent une vingtaine de coups sans même réfléchir !

C’est pour éviter que les parties ne soient à ce point préparées, pour laisser l’intelligence, l’intuition et la déduction seules régir le mouvement de nos pièces, que Fischer proposa que la disposition initiale soit en partie aléatoire.

Les échecs Fischer ne sont qu’un exemple de ce que l’on appelle les échecs féeriques. De quoi s’agit-il ? Certains joueurs étaient las des habituelles soixante-quatre cases, des sempiternelles trente-deux pièces aux mouvements limités, d'un jeu somme toute semblable d’une partie à l’autre : les blancs contre les noirs, les uns perdent, les autres gagnent, ou mettent fin à leur guerre par une paix blanche. Ces innovateurs, très imaginatifs pour la plupart, ont proposé des centaines de dérivés des échecs. On a modifié tantôt les pièces et leurs mouvements, tantôt l’échiquier, tantôt les règles du jeu, tantôt la position initiale… Ainsi sont nés notamment les échiquiers en trois dimensions, les échiquiers toroïdaux (en forme d’anneaux), les échiquiers hexagonaux, permettant de jouer à trois, le blitz à quatre, ou encore les échecs aléatoires Fischer.

Les échecs aléatoires Fischer consistent à placer les pièces de la première rangée de façon aléatoire (toutefois selon certaines règles). En fait, la position initiale est régie par certaines contraintes, qui entraînent l’existence de 960 positions différentes. C’est pourquoi les échecs Fischer sont également appelés en anglais « Chess 960 ».

Les échecs connaissent donc aujourd’hui, comme tout, un renversement des valeurs traditionnelles. La dame était la plus forte pièce ? Qu’à cela ne tienne, on inventa l’Amazone, combinant le mouvement de la dame et celui du cavalier… Ce renversement, cette anarchie, cette remise en question des valeurs, se retrouve dans l’une des Nouvelles Histoires Extraordinaires d’Edgar Allan Poe, intitulée « Hop-Frog ». Le personnage éponyme est un nain difforme et étranger, le bouffon d’un roi qui fait passer la farce avant toute chose. Chose amusante, l’auteur utilise le jeu d’échecs comme métaphore filée dans toute sa nouvelle. Il nomme souvent le bouffon par le terme de fou ; les ministres du roi sont au nombre de sept, ce qui correspond au nombre de pièces importantes (c’est-à-dire autres que les pions), exception faite du roi lui-même. Par extension, le nanisme du bouffon pourrait même faire de lui le porte-parole des pions, de par leur faible valeur relative.

Notre roi, naturellement, avait son fou. Le fait est qu’il sentait le besoin de quelque chose dans le sens de la folie, - ne fût-ce que pour contrebalancer la pesante sagesse des sept hommes sages qui lui servaient de ministres, - pour ne pas parler de lui.
[…]
Je crois que le nom de Hop-Frog n’était pas celui dont l’avaient baptisé ses parrains, mais qu’il lui avait été conféré par l’assentiment unanime des sept ministres, en raison de son impuissance à marcher comme les autres hommes. Dans le fait, Hop-Frog ne pouvait se mouvoir qu’avec une sorte d’allure interjectionnelle*, - quelque chose entre le saut et le tortillement, - une espèce de mouvement qui était pour le roi une récréation perpétuelle et, naturellement, une jouissance […].

Edgar Poe, Nouvelles Histoires Extraordinaires, « Hop Frog », traduction de Charles Baudelaire.

*interjectionnel : (par métaphore) avec à-coups.

Le fou est présenté comme se déplaçant avec difficulté (en effet, le fait de se déplacer sur la diagonale uniquement peut être un handicap dans certains cas, puisque c’est la seule pièce qui reste toujours sur sa couleur).

Le bouffon est exaspéré par le traitement humiliant que lui réserve le roi. C’est pourquoi, lors du dénouement, il élabore un stratagème et tue par le feu les huit hommes… Une histoire plutôt visionnaire, en ce qui concerne les échecs féeriques…

Quel est l’avenir des échecs ? Seront-ils un jour un jeu résolu ? Oui, selon le théoricien Von Neumann : si les deux joueurs jouent de façon optimale, le résultat ne peut dépendre que de la position initiale, or celle-ci est égale pour les noirs et pour les blancs. Qu’en conclure ? Que la situation finale ne peut être qu’un match nul. Ou peut-être existe-t-il une succession de coups gagnante, quelle que soit la réponse de l’adversaire ? Voilà une des grandes questions qui demeureront peut-être sans réponse…