1) Jeu d’échecs et manichéisme

Le blanc et le noir ont de temps immémorial symbolisé le Bien et le Mal. Les échecs peuvent être analysés sous l'angle du manichéisme. Non seulement les cases sont alternativement noires et blanches, mais en plus les deux camps en présence sont les blancs d’un côté, les noirs de l’autre.

Jouer une partie d’échecs a donc bien plus d’importance qu’il n’y paraît : chaque partie est une nouvelle bataille où s'affrontent le Bien et le Mal. Sans cesse l’un défie l’autre ; et l’un finit toujours par triompher. Une partie d’échecs est donc la victoire du Bien sur le Mal, ou le contraire…

Mais une partie d’échecs, c’est aussi une modélisation de nos hésitations. En effet, chacun de nos choix découle d’une longue bataille intérieure entre deux concepts mutuellement exclusifs, faire le Bien et faire le Mal. Un homme est tantôt bon, tantôt mauvais. Il se situe à la frontière entre une case blanche et une case noire.

Cela est vrai pour les Humains, mais s’applique également aux pièces sur l’échiquier. Chaque pièce est successivement sur une case blanche puis sur une case noire, avant de retourner sur une case noire… Que l’on soit roi, cavalier ou simple pion, nul ne peut éviter de faire du mal. Certains tentent parfois de s’immobiliser sur une case blanche ; mais c’est un grand risque que de rester inactif, car toute autre pièce pourra capturer le mutin. Aux échecs, seul le fou est contraint de demeurer sur la couleur de sa case d’origine, puisqu’il ne peut se déplacer qu’en diagonale. Dans la vie courante, un homme qui prétend ne faire que le Bien, ou ne faire que le Mal, ne peut être que fou.

George Orwell, dans son célèbre roman 1984, écrit en 1948, imagine un pays soumis à l’autorité de « Big Brother », personnage inspiré principalement de Staline. La nation connaît propagande, totalitarisme, culte de la personnalité, censure… Il est question maintes fois du jeu d’échecs, comme dans l’extrait suivant (issu du dernier chapitre du roman), où le parallèle entre les couleurs du jeu et le manichéisme est exprimé de manière explicite.

Il examina le problème d’échecs et posa les pièces. C’était un problème qui demandait de l’astuce et mettait en jeu deux cavaliers. « Les blancs jouent et gagnent en deux coups. » Winston leva les yeux vers le portrait de Big Brother. « Les blancs gagnent toujours, pensa-t-il avec une sorte de mysticisme obscur. Toujours, sans exception, il en est ainsi. Depuis le commencement du monde, dans aucun problème d’échecs les noirs n’ont gagné. « Ce jeu ne symbolisait-il pas le triomphe éternel et inéluctable du Bien sur le Mal ? Le visage plein de puissance calme lui rendit son regard ». Les blancs font toujours échec et mat. »

George Orwell, 1984, partie III, chapitre 6