Au début, ils sont un divertissement. Puis le joueur gravit peu à peu les échelons de la hiérarchie échiquéenne. Il remporte tournois sur tournois, est promu Maître International, et enfin Grand Maître International. Le jeu d’échecs devient rapidement une drogue.
Une fois propulsé en haut de l’affiche, le joueur d’échecs peut montrer plusieurs comportements : parfois il reste sain, mais souvent il développe, d’une manière ou d’une autre, un syndrome de folie.
En effet, le jeu d’échecs est un moyen d'exprimer et de satisfaire une volonté de puissance, un désir de vaincre. Lasker, grand joueur d’échecs (et plutôt lucide apparemment), écrivait : « Les échecs sont une sorte de sublimation du besoin de victoire, réprimé et rationalisé dans la civilisation technique ». L’Homme ne peut plus vaincre dans le monde réel : il est bien trop faible, tout est bien trop complexe. Le joueur d’échecs a une soif de pouvoir. Et cela explique pourquoi on devient vite aliéné. Les cas de monomanie (folie caractérisée par une unique préoccupation) sont assez nombreux pour être remarqués chez les joueurs d’échecs. Le plus connu est sans doute le génie américain Bobby Fischer, duquel on ne connaissait que son talent échiquéen. « Les échecs, c’est la vie », disait-il.

Cette monomanie récurrente se vérifie dans Le joueur d’échecs, un chef-d’œuvre et un des derniers romans de Stefan Zweig. Le personnage de Czentovic semble être inspiré de Fischer lui-même (ce n'est pas le cas, puisque Le joueur d’échecs est antérieur à l’épopée de l’Américain ; cependant, fait troublant, Bobby Fischer naquit en 1943, l'année où Zweig écrivit son roman …). Comme lui, Czentovic connaît une enfance ennuyeuse, il est mou, sans aucune passion, jusqu’au jour où il se révèle être un grand joueur d’échecs ; à vingt ans, Czentovic est champion du monde.
Mais l’intrigue principale du Joueur d’échecs se situe sur un navire, conduisant Czentovic à un tournoi en Argentine, et sur lequel se trouve également le narrateur. Le récit de l’enfance du champion n’était qu’une analepse. Le champion accorde à un passager une partie, moyennant salaire, qu’il gagne évidemment. Mais lors d’une revanche, un mystérieux personnage, « M. B… », permet au riche adversaire du champion d'obtenir la partie nulle. Qui est cet inconnu ? C’est une nouvelle analepse qui s’ensuit, narrant l’histoire de M. B…
Ce notaire autrichien avait dissimulé de l’argent aux nazis. Il fut arrêté et emprisonné dans une chambre où régnait le vide total : ni livre, ni stylo, ni papier, rien sur les murs, rien au plafond, rien au sol… En très peu de temps, il serait devenu fou, à ne rien faire, ignorant de surcroît le sort que lui réservaient les nazis. Il subissait régulièrement un interrogatoire de la Gestapo. Un jour, tandis que les bourreaux s'étaient éloignés, il aperçut un livre. Profitant de l’absence de ses geôliers, il déroba le précieux écrit, sans en connaître le contenu.
De retour dans sa cellule, il constata avec aigreur que le livre rapporte les parties de grands maîtres d’échecs… Pour se soustraire à la folie, il fit de ce livre le centre de son existence. Il le lisait et le relisait. Il s'occupa d’abord à la compréhension des règles. Puis il joua mentalement les parties notées dans le livre. Quand il les eut toutes jouées, il les apprit par cœur. Lorsqu'elles perdirent tout intérêt pour lui, il résolut d’essayer autre chose : jouer contre lui-même.
C’est l’aspect le plus célèbre du roman : la schizophrénie. Jouer contre soi-même, mais comment ? Le joueur doit opérer un dédoublement de sa personnalité, feindre d’être deux personnes différentes. Si l'on considère que la schizophrénie est une forme de folie, il faut bien admettre que M. B… a fui une folie pour sombrer dans une autre. Toutefois, il réussit à être libéré par un médecin compatissant, qui le fit passer pour fou, mais qui le mit en garde de ne plus jamais toucher à un échiquier…
Voici un passage tiré de la description psychologique de M. B…, après qu’il a décidé de jouer contre lui-même. C’est M.B… qui raconte sa propre histoire au narrateur.
« Eh bien ! je ne sais pas jusqu’à quel point vous avez réfléchi à l’état d’esprit où vous plonge ce roi des jeux. Mais il suffit d’une seconde pour faire comprendre que, le hasard n’y ayant aucune part, c’est une absurdité de vouloir jouer contre soi-même. L’attrait du jeu d’échecs réside tout entier en ceci que deux cerveaux s’y affrontent, chacun avec sa tactique. L’intérêt de cette bataille intellectuelle vient de ce que les noirs ne savent pas comment vont manœuvrer les blancs, et qu’ils cherchent sans cesse à deviner leurs intentions pour les contrecarrer, tandis que de leur côté, les blancs essaient de percer à jour les secrètes intentions des noirs et de les déjouer. Si donc les deux camps sont représentés par la même personne, la situation devient contradictoire. Comment un seul et même cerveau pourrait-il à la fois savoir et ne pas savoir quel but il se propose, et, en jouant avec les blancs, oublier sur commande son intention et ses plans, faits la minute précédente avec les noirs ? Un pareil dédoublement de la pensée suppose un dédoublement complet de la conscience, une capacité d’isoler à volonté certaines fonctions du cerveau, comme s’il s’agissait d’un appareil mécanique. Vouloir jouer aux échecs contre soi-même, est donc aussi paradoxal que vouloir marcher sur son ombre. »Traduction de Jacqueline des Gouttes
La schizophrénie au jeu d’échecs apparaît aussi dans un récent court-métrage réalisé par les Studios d’animation Pixar, intitulé Geri’s game (« Le jeu de Geri ») : un vieillard joue seul contre lui-même, faisant apparaître tantôt un homme faible, hésitant, portant lunettes, tantôt un homme vigoureux, sans lunettes, qui n’a pas de difficultés à mener la partie…

Dans La défense Loujine, roman russe de Vladimir Nabokov, le personnage éponyme n’a lui aussi qu’une passion, les échecs. En moins de dix ans, il se hisse au rang de GMI. Mais pour le lecteur, ce n’est qu’un « banal génie » des échecs… Il est inintéressant puisqu’il ne vit que pour les échecs. Jusqu’au jour où on lui retire sa raison de vivre : alors que la tactique de défense qu’il avait inventée (la « défense Loujine ») échoue lors d’un important match, il décide de ne plus toucher aucune pièce. Mais la chose continue de l’obséder... Il finit par perdre la tête et se suicide.
Voici un passage faisant apparaître sa monomanie :
Il ne s’apercevait de son existence qu’à de rares moments […], il n’avait avec la vie que des rapports si nébuleux, elle exigeait de lui si peu d’efforts, qu’il lui semblait être conduit de tournoi en tournoi par quelque manager invisible et secret.
Et quelques pages plus loin, c’est le même refrain :
Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu'y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l'inconnu, le non-être…
Monomanie et schizophrénie sont des symptômes de la maladie des échecs. Par ailleurs, la soif de pouvoir (et surtout la victoire sur l’adversaire) peut conduire à un orgueil démesuré.
Ce fut le cas, par exemple, d’Alexandre Alekhine, dominant le championnat du monde de 1927 à 1946 (c’est-à-dire jusqu’à sa mort). Il déclara une fois, alors qu’un douanier lui réclamait ses papiers : « Je m’appelle Alekhine, champion du monde d’échecs ; j’ai un chat qui s’appelle Echecs. Je n’ai pas besoin de papiers. » Quant à Anatoly Karpov, il manifestait une confiance en lui-même illimitée: « Si je n’étais pas joueur d’échecs, je serais le meilleur dans quelque chose d’autre. » Certains n’étaient qu’à quelques pas de la mégalomanie ou du narcissisme. Wilhelm Steinitz en était à un stade véritablement paroxystique : vers la fin de sa vie, il était persuadé d’être en communication téléphonique directe avec Dieu, et de pouvoir le vaincre aux échecs en lui laissant l’avantage d’un pion… Cet ex-champion du monde souffrait à l'évidence à la fois de mégalomanie et de monomanie.
Parmi les ravages causés par l'abus d'échecs, citons enfin la paranoïa, fréquente chez les joueurs d’échecs. Le cas le plus connu est celui de Paul Morphy. Ce joueur d’échecs pensait que tous complotaient contre lui : il ne se fiait plus ni à ses coiffeurs, qui selon lui guettaient le moment propice pour l’égorger, ni même à son frère. Seules sa sœur et sa mère trouvaient grâce à ses yeux !
Bien sûr, tous les joueurs d’échecs n’ont pas ces réactions extrêmes. Benjamin Franklin affirmait que « le jeu d'échecs [faisait] naître et [fortifiait] en nous plusieurs qualités précieuses dans le cours de l'existence, telles que la prévoyance, la circonspection, la prudence, et la persévérance. » Ce que confirmait Lénine : « les échecs sont la gymnastique de l'esprit. » Le philosophe, mathématicien et physicien Leibniz pensait de même : « les échecs sont utiles à l'exercice de la faculté de penser et à celle de l'imagination. Car nous devons posséder une méthode élaborée pour atteindre des buts partout où nous devons conduire notre raison. » Ce n’est donc pas par hasard que des Etats totalitaires du XX siècle rendirent les échecs obligatoires dans l’éducation !